Les trente glorieuses d’un prof
par Nicolas TavarèsJean-Marc Ledoux enseigne la musique au lycée PMC depuis 30 ans. Ça se fête en mai
Jean-Marc Ledoux n’a jamais vu « Professeur Holland » ce film de 1995 réalisé par Stephen Herek. Richard Dreyfuss (Rencontre du 3e type) y campe Glenn Holland, professeur de musique dans un lycée pendant 30 ans et qui n’aura de cesse, tout au long de sa carrière, de composer LA symphonie qui le rendra célèbre. Comme c’est un feel-good, Glenn Holland touche le Graal au soir de sa retraite quand il dirige un orchestre composé de tous ses anciens élèves…
Si la version française du film de Herek devait exister, elle s’appellerait « Professeur Ledoux ». Et pour tout un tas de raisons à commencer par l’année 1995 qui marque l’entrée de Jean-Marc Ledoux au lycée Pierre et Marie-Curie (PMC) de Châteauroux pour enseigner la musique. Il sort de cinq années au collège de Saint-Gaultier. Trente ans plus tard, il est toujours là, dans un studio que bien des professionnels de la musique pourraient lui envier. À 61 ans, il n’est pas question de retraite même si des alertes cardiaques lui ont rappelé qu’il devrait éviter les coups de stress. La dernière en date, courant mars, aurait dû l’inciter à prendre du repos. Seulement voilà, coup sur coup en ce mois de mai, Jean-Marc Ledoux voit venir deux échéances prioritaires sur tout le reste.
Le concert d’une vie

Le 23, la promotion 2024-2025 de la section musique du lycée jouera « Toute la vie en parle », opéra-rock en seize scènes, sur la scène de Gaston-Couté à la MLC Belle-Isle. Présentée la première fois au milieu des années 90 dans la cour du collège de Saint-Gaultier, l’oeuvre a ensuite tourné à Strasbourg, Poitiers, Tours ou Nantes. Depuis sa création, Jean-Marc l’a réactualisée à quatre ou cinq reprises. Cinq jours plus tard, direction Équinoxe où le professeur fêtera les 30 ans de la section musique. Le concert d’une vie : «J’ai vu passer 360 élèves de Terminale et 48% d’entre eux ont fait carrière dans le métier.» Pour souffler les bougies, ils seront 80 sur scène et pas mal d’anciens qui ont répondu à l’invitation du prof.
Parmi eux, Romain Théret, clavier et arrangeur (Indochine, Caravan Palace, Lady Gaga pour la cérémonie d’ouverture des Jeux de Paris 2024) ; le trompettiste Alexis Bourguignon (Ibrahim Maalouf, l’orchestre de N’oubliez pas les paroles, Jennifer, Electro Deluxe), le tromboniste Fabien Cyprien (Musique de la Préfecture de police, Michel Sardou, Serge Lama)… «Les avoir mis sur les rails, c’est ma fierté. J’essaie toujours de détecter ce qu’ils ont envie de faire, après c’est donnant donnant.» Confirmation avec Juliette, premier rôle féminin de « Toute la vie en parle »: «C’est quelqu’un de bienveillant, toujours prévenant quand il y a quelque chose à dire si ça ne va pas. Il se démarque vraiment des autres profs de musique. Il a tout le temps des anecdotes à raconter.»
L’oreille absolue

Installé dans le studio du lycée PMC, Jean-Marc Ledoux est en confiance pour se raconter. De ses premiers pas de flutiste à l’harmonie du Blanc «où un vieux monsieur m’a conseillé de ne pas rester là si je voulais progresser. Je devais avoir 8 ou 9 ans.» Alors il s’installera sur les bancs de l’école de musique puis, plus tard, sur ceux «de la fac de musicologie et le conservatoire de Région de Poitiers ; j’avais l’oreille absolue. J’ai terminé le cycle d’études en deux ans.» Comme il faut bien que jeunesse se passe, Jean-Marc Ledoux fera comme beaucoup d’autres «en montant plein de groupes. Puis j’ai fait des bals pendant dix ans, j’étais au clavier ou à la basse.»
Années 90, il rejoint donc l’Éducation Nationale, vit ses années collège à Saint-Gaultier puis pousse les portes de PMC et son terrain d’expérimentations à nul autre pareil. «Je me considère plus comme un musicien qui donne des cours, que comme un prof. Le côté administratif ce n’est pas trop mon truc. Je ne suis pas un professeur qui charge ses élèves de contraintes, consent-il. Mais ils savent que je suis exigeant avec les résultats. Il faut qu’il y ait une représentation concrète du travail effectué sinon ça ne va pas.» Pendant trente ans, selon ce principe, il a donc accompagné des élèves souvent emballés, montant avec eux une foultitude de projets.

Se pose alors la question légitime: pourquoi n’a-t-il pas fait carrière? «À la sortie de la fac, je n’ai pas pris le virage qui m’aurait permis de le faire. En 1982, Lenny Escudero avec qui je jouais en tournée m’avait dit: « Accroche-toi, tu y arriveras, tu es doué! » Aujourd’hui, quand je vois l’état de l’intermittence en France… Et puis de toute façon, quand j’étais en 5e, j’ai dit à ma mère que je voulais être prof!» L’un de ses chevaux de bataille, c’est la structuration de la section musique: «Grâce à Dominique Bizeul, le proviseur, nous allons enfin mettre en place une sélection à l’entrée. Nous avions souvent des écarts de niveau entre les élèves, je voulais que ce soit plus homogène. La plus grosse difficulté, c’est qu’ils arrivent à travailler ensemble.»
Pour le concert anniversaire, «le programme a été choisi en partie avec les élèves. Moi je leur ai transmis le virus de Toto ou Phil Collins ; eux amènent du moderne comme Dua Lipa!» Le tout joué sur la scène d’Équinoxe et pour « Professeur Ledoux » la fierté d’être entouré par les élèves de trente années de promotions.