Circuit court mon sauveur

Un virus potentiellement mortel poussera-t-il à changer son mode de consommation ? En attendant, en confinement, certains producteurs et commerçants ont revu leur modèle économique.

par Nicolas Tavarès

«Qu’elle se rassure, on n’arrivera jamais à la cheville de la grande distribution !» Nous lui avons posé la question, mais Christophe Dutaut, gérant du bar Les Tontons Bringueurs a-t-il seulement imaginé la chose ? En compagnie de Nicolas Gallois, il a initié «Le marché dans mon canapé» dès les premiers jours du confinement. Le marché de Châteauroux venait de baisser provisoirement le rideau. Entre-temps, la drôle d’initiative solidaire du cafetier de l’avenue de Châtellerault s’est développée, jusqu’à s’envisager pour l’après. Une opération sans arrière-pensée comme bien d’autres ont vu le jour dans la crise.

Le drive des producteurs locaux avec «Le marché dans mon canapé», le retour de l’alimentation générale à l’ancienne avec «L’Épicerie des saveurs», le service de livraisons de «Grains de Café», le «Drive Solidaire 36» de l’Agence d’attractivité de l’Indre et de la Chambre d’agriculture… Carré Barré vous entraîne dans un petit monde où les circuits courts le sont devenus encore plus. Où les modèles économiques ont été repensés, où c’est gagnant-gagnant pour le consommateur – notamment Delphine, notre cliente témoin – et les producteurs. Focus.

«Le marché dans mon canapé», une initiative solidaire

S’approvisionner en produits frais, comme au marché

Ce samedi-là, c’est la deuxième levée de l’opération. Pour la première, Christophe Dutaut et ses proches n’étaient que quatre pour servir les clients, à l’abri dans leurs véhicules. Cette fois-ci, le patron des « Tontons Bringueurs » a réuni une dizaine de personnes protégées des pieds à la tête pour gérer l’énorme stock de colis. Combinaison, masque, lunettes de protection, gants. Le coronavirus peut toujours se pointer, il n’aura pas grand-chose à grignoter. Et la troupe n’a plus qu’à distribuer les commandes passées dans la semaine via la page Facebook «Le marché dans mon canapé». La machine s’est parfois un peu grippée, mais il n’y a là que des bénévoles qui ont improvisé ce drive dans l’urgence de la situation et dont l’action est heureusement et amplement saluée sur les réseaux sociaux.

«Nicolas Gallois avait créé une page Facebook pour répertorier les producteurs de l’Indre, explique Christophe Dutaut. On se connaissait, je l’ai appelé pour qu’on développe la chose et qu’on créé le drive. Ça s’est monté en une semaine. Leclerc Cap Sud nous a prêté une remorque frigorifique, Châteauroux Métropole a immédiatement mis du matériel à disposition pour gérer la circulation des voitures devant le bar. Dans le fonctionnement, Nico gère les commandes sur la page et moi je m’occupe des approvisionnements et de la recherche de producteurs.» Pas toujours simple car «les quantités sont limitées».

Christophe Dutaut raconte les soucis rencontrés avec les œufs. L’homme est débrouillard et a de la ressource «mais il a fallu trouver des boîtes pour ranger les œufs. 200 douzaines sur la première semaine, 2400 œufs à ranger ! Sur le premier drive, nous avons également passé 160kg de fraises, 180kg d’asperges… Les légumes, ça a été un peu plus compliqué. On a parfois peiné à en trouver.» Il faut dire que «le marché dans mon canapé» n’était ouvert qu’aux producteurs de l’Indre et que la saisonnalité est le lot quotidien du responsable des approvisionnements.

Un mode de consommation différent, des tarifs identiques

«On s’est retrouvés dans l’obligation, parfois, de se tourner vers des producteurs qui étaient également revenus sur le marché de Châteauroux. Nous sommes devenus une offre complémentaire.» En termes de tarifs, pas d’augmentation sur les produits, «c’est simplement le mode de consommation qui a changé et qu’il faudrait bien garder, espère Christophe Dutaut. Après le confinement, je ne deviendrai pas épicier même si je suis dans un quartier où il n’y a rien. Ce n’est pas non plus du business. C’est seulement de la solidarité. Par contre, oui, on pense à l’avenir. Il y a eu une très grosse demande et ça a rendu service à tout le monde. Malheureusement, il aura fallu le Covid-19 pour que les gens découvrent ce nouveau mode de consommation.» Le 25 avril dernier, le drive du canapé a distribué 310 commandes…

«L’Épicerie des saveurs», alimentation générale en voie d’itinérance

Face à la pandémie, une réorganisation du fonctionnement

Lorsque tout a commencé, Audrey Barreau, Fabian Sainson et Philippe Moreau, les trois associés de «L’Épicerie des saveurs», étaient en plein questionnement. Ils envisageaient d’investir dans «un camion boucherie pour assurer de nouvelles tournées.» Un développement de la petite entreprise du quartier Saint-Christophe qui avait déjà trouvé sa clientèle. Mais Audrey ne le cache pas, la crise du coronavirus a précipité les choses : «Il a fallu réorganiser le fonctionnement de la boutique car non seulement nous n’avons eu aucun souci d’approvisionnement par les producteurs, mais nous avons même été encore plus fournis. Le maraîcher d’Écueillé, Ludovic Moreau, par exemple, nous a même privilégiés. Les commandes extérieures ont également été plus nombreuses et pour y répondre, nous avons eu besoin de deux camions frigorifiques que nous avons loué en urgence.»

«L’Épicerie des saveurs» n’a donc pas connu la crise et a même étendu son activité : Châteauroux, Arthon, Velles, Luant, Mâron ou La Champenoise. Audrey s’en félicite, «ça nous a fait connaître dans les petits villages» là où, il y a quelques dizaines d’années encore, le camion d’alimentation générale faisait autant office de lien social que de vecteur d’approvisionnement. Ce n’était plus dans l’air du temps. Ça l’est redevenu depuis la mi-mars. Quelle ironie du sort. Alors à «l’Épicerie des saveurs», ça ne chôme pas. Les colis (pour un minimum de 30€) sont livrés gratuitement à Châteauroux ; avec un supplément hors de l’agglomération (rendez-vous sur le site, tout y est expliqué). Les camions de livraison ont été exceptionnellement autorisés à stationner devant la boutique «et on doit remercier Châteauroux Métropole pour ça. Ils nous ont fourni des masques pour répondre aux obligations sanitaires et nous ont même mis en relation avec des bénévoles pour qu’on puisse souffler un peu.» Tout ça pour mettre en avant la production locale.

«Grains de café», torréfacteur livreur

Pas la peine de chercher à pousser la porte du torréfacteur castelroussin. En période de confinement, il n’est pas ouvert. Grégory Le Foll : «Comme tout le monde, nous avons fermé la boutique, mais dans la précipitation, nous avons oublié de faire le basculement téléphonique. Lorsque nous sommes retournés au magasin, le 18 mars, il y avait 35 messages en attente sur le répondeur.» Une trentaine de messages de clients qui passaient commande de cafés, thés ou autres produits proposés en boutique par Katia Bompeix.

Poursuivre l’activité avec des livraisons à domicile

Le déclic pour le co- gérant de «Grains de Café» : «Nous étions dans le questionnement, tous ces appels de clients nous ont conforté dans l’idée qu’il fallait poursuivre l’activité en faisant des livraisons à domicile.» La viabilité du projet a été rapidement validée. «Je suis allé à Argenton, Tendu, Méobecq et d’autres communes encore, raconte Grégory. C’est un service que l’on souhaitait rendre à nos clients. On s’était dit qu’on ferait une quinzaine de livraisons par semaine. Du 24 mars au 21 avril, nous en étions à plus de 150 !»

En termes d’organisation, Katia prépare donc les commandes et Grégory se lance sur les routes les mercredis et vendredis après-midi, «des livraisons gratuites sans minimum de commande, prévient-il. Et comme j’installe également des machines à café chez les particuliers, je livre aussi le dimanche après-midi !»

Maintenir le lien grâce aux réseaux sociaux

À cette démarche s’ajoute une présence active sur les réseaux sociaux en lien, notamment, avec la Chambre de Commerce et de l’Industrie de l’Indre. «Nous n’avons pas le temps de nous morfondre, insiste Grégory. Il a simplement fallu réorienter notre modèle économique. Nous participons au «Marché dans mon canapé» en proposant des lots à 10 ou 20€ avec des cafés bios ou des échantillons de l’une des 14 sortes de cafés différents que nous proposons.» Mis en lumière par les médias locaux, «Grains de Café» a rencontré de nouveaux clients. La situation du moment fait alors dire à Grégory que «dans le mauvais, il y a toujours du bon à tirer et la remise en question doit être perpétuelle. Plus encore actuellement…»

Delphine, cliente exigeante

Habituée du marché du samedi à Châteauroux, Delphine avait également l’habitude de fréquenter une grande surface de l’agglomération. «Avec le confinement, je n’ai plus voulu aller dans les supermarchés. J’ai fait deux drives – une première pour moi – mais il n’y avait pas beaucoup de produits disponibles. Et comme je trouve qu’en cette période c’est plus limité en produits frais dans les grandes surfaces, je me suis tournée vers les producteurs locaux.» La Castelroussine a testé les paniers du producteur maraîcher Ricardel, d’Argy qui a relancé son activité en livrant des paniers préparés (mardi à Pellevoisin et Déols, jeudi à Mézières-en-Brenne, vendredi à Luçay-le-Mâle, samedi à Châteauroux, ndlr). «On trouve des paniers tout faits ou à la carte pour 25€, le minimum d’une commande. Je connaissais déjà ses produits. Ne sont proposés à la vente que des fruits et légumes. Ces maraîchers sont très présents sur Facebook, très dynamiques aussi. Ils se sont retrouvés privés de leur clientèle habituelle de restaurateurs. Avec les livraisons ils ont trouvé un moyen de s’en sortir.» Seule en confinement, Delphine s’est accordée avec ses proches pour partager des paniers relativement bien garnis. Puis elle a testé le drive solidaire du «marché dans mon canapé». «Ça m’a permis d’avoir d’autres produits : du fromage, de la viande, des fraises, des asperges et surtout du 100% local à des prix raisonnables et le tout centralisé chez Christophe Dutaut. On évite tout contact à la différence du marché traditionnel.»

Profiter des productions de saison

Un panier commandé au « marché dans mon canapé » par delphine

Mise en place de drives, de livraisons des producteurs locaux ; Delphine y voit de nombreux points positifs : «Pour ceux qui n’aiment pas faire les courses et ne peuvent pas se déplacer, la commande sur internet et la livraison, c’est l’idéal. Je préfère continuer à aller sur le marché, c’est plus convivial. L’autre intérêt, c’est que des producteurs locaux vont se faire connaître, fidéliser leur clientèle. On va favoriser les circuits courts.» Mais il y a un mais : «Le point négatif, c’est que cela reste disponible pour ceux qui sont connectés et actifs sur les réseaux sociaux. L’information n’est pas facilement accessible aux personnes âgées et elles peuvent se retrouver exclues du système.»

Si Delphine craignait de passer au travers des productions de saison «comme les fraises ou les asperges» elle a heureusement trouvé des solutions alternatives qui lui ont permis de ne pas rompre le lien. «Même les bières de la Brasserie du Luma sont venues en livraison jusqu’à Châteauroux et j’ai découvert, également, les glaces artisanales de «Envie de…» à Mouhet. On passe commande sur la page Facebook et Sandrine Caillault vous livre les pots. Elles sont délicieuses !»

A2I anime un drive solidaire et agricole


Rien ne prédisposait l’Agence d’Attractivité de l’Indre (A2I) à se transformer en gestionnaire de plateforme logistique. Lorsque nous l’avons contacté, juste avant la tenue du premier Drive Solidaire 36, le 16 avril dernier, Christophe Dupas, directeur de l’A2I, insistait d’ailleurs sur ce point : «L’agence est avant tout là pour travailler sur un plan de relance touristique, mais nous voulions nous rendre utiles en nous impliquant sur deux domaines : la santé et le soutien aux producteurs locaux. Nous avons participé au dernier Salon de l’agriculture et nous y avons tissé des liens très forts avec eux. Nous avons regardé la faisabilité d’un drive solidaire avec la Chambre de l’Agriculture puis le Département de l’Indre a plaidé notre cause auprès de la Préfecture. Châteauroux Métropole a apporté son soutien logistique.» Le 16 avril, le drive solidaire de Belle-Isle recevait donc ses premiers clients grâce à 32 producteurs proposant 350 références… Un joli coup d’essai qui s’est facilement transformé depuis comme en attestent les chiffres officiels : 46 producteurs sont inscrits au dispositif, 500 produits sont référencés, 152 commandes ont été passées, le tout pour un chiffre d’affaire de 10000€ et une clientèle renouvelée à 70% et désormais originaires de Châteauroux, Buzançais, Issoudun, Ambrault, Villedieu (sources A2I au 24 avril). L’avenir? «Les Boutiques de Châteauroux ont été intégrées afin d’aider les commerçants dans le besoin. Il faudra voir au moment du déconfinement, juge Christophe Dupas, mais ce serait bien que des initiatives d’entreprises assurent la relève.» Une affaire à suivre.

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