Les Magnolets forever
par Nicolas TavarèsDu cirque à la paysannerie, la vie rêvée de Tania Sheflan et Julien Michenaud

En arrivant aux Magnolets, sans contrainte aucune, Tania Sheflan a tourné la page sur la première moitié de sa vie. «Je dis souvent que les Magnolets sont mon havre de paix. Là où j’essaie de faire des racines.» Elle s’y épanouie avec son compagnon Julien Michenaud, musicien et régisseur son, et leurs enfants Pétèle, l’aînée, 15 ans, et Adlène, né en 2018. Tania et Julien sont arrivés dans ce coin verdoyant de la campagne arthonnaise en 2007. «Nous avons eu un coup de coeur pour cet endroit. Nous étions venus le visiter discrètement, on s’était projeté, on imaginait des « mini nous » partout. Nous étions intermittents du spectacle, je songeais déjà à me reconvertir dans l’agriculture paysanne et bio. On a eu envie que ce lieu soit le nôtre.» Ils s’installent donc dans leur petit paradis : six hectares autour d’un vieux corps de ferme à retaper, une grange, un hangar, des arbres fruitiers…

Au départ, Tania imaginait produire du cidre. Après avoir repris ses études, elle recentre son activité sur le maraîchage bio en circuit court. La jeune femme adhère à la société pomologique de Neuvy-Saint-Sépulchre, rejoint le Groupe de Développement de l’Agriculture Biologique de l’Indre et est de l’aventure de l’AMAP Côté Jardin avec Équinoxe. Aujourd’hui, dans son exploitation, sous serres et de plein champ, Tania emploie trois personnes. «Nous avons fait le choix de ne pas avoir de temps morts et de produire toute l’année. La vie de tournée était très dure : les horaires, la contorsion, deux hernies discales… Être paysanne maraîchère a plus de sens. Mais oui, les deux métiers sont costauds.» Voilà, cela pourrait ressembler au résumé d’une vie comme bien d’autres exploitants agricoles en connaissent.
Le maître-mot : hospitalité

Sauf que les Magnolets, c’est beaucoup plus que ça. Parce que Tania a eu une vie avant justement et que Julien, au statut de conjoint collaborateur, continue de tourner avec Les Anges au Plafond, le Cirque Inextremiste ou les Genoux. Alors à la ferme des Magnolets, le spectacle ne commence pas ; il ne s’arrête jamais en fait. «Le culturel faisait évidemment partie du projet lorsque nous nous sommes installés ici, raconte Tania. Avec Julien, nous avons un mot clé, essentiel : hospitalité. Les portes sont toujours ouvertes. Le lieu est grand, calme, nous accueillons régulièrement des artistes.» Une façon de revivre ce qu’elle a connu dans son parcours personnel.
Tania Sheflan est née près de Tel Aviv (Israël) et semblait se diriger vers une carrière de danseuse classique de très haut niveau. Mais bon sang ne saurait mentir : papa fut champion national de natation, Tania se rapproche logiquement des bassins et découvre la natation artistique. Elle intègre l’équipe d’Israël mais la figure imposée du service militaire obligatoire freine sa carrière : «Avec le recul, j’aurais préféré faire de la prison plutôt que mon service militaire.» Après ses deux ans chez Tsahal, Tania s’offre un trek au Népal avant de retrouver la natation artistique au pays.
La découverte du cirque
«Mais je suis repartie très vite au Canada où j’ai été invitée au pôle de l’équipe nationale à Toronto. C’est là-bas que j’ai découvert le cirque.» Elle auditionne pour le Cirque du Soleil et se spécialise dans la contorsion et l’aérien. Intégrée à une troupe elle visite Hong-Kong, se produit à New York. «Au bout de deux ans, je suis revenue en Israël pour continuer le cirque, mais un ami m’a dit de venir tenter ma chance en France.» Ce sera donc l’école du cirque à Lille.
«J’étais spécialisée dans la contorsion, mais on faisait également du théâtre, de la danse, de l’écriture.» Sollicitée par son prof de clown, Tania Sheflan intègre la Compagnie Attention Fragile à Marseille. Elle joue dans « Fournaise ». Le créateur sonore du spectacle, également musicien, est un certain Julien Michenaud, originaire du Berry. Coup de foudre et, plus tard, naissance de Pétèle qui vivra les premières années de sa vie en tournée. Il y aura encore « Tania’s Paradise », «un solo sur ma vie en Israël, accompagné d’un livre.» Puis la petite famille se pose aux Magnolets. La nouvelle vie peut commencer, mais sans trop s’éloigner du spectacle. Tania est à la création d’Amapola et ses chansons polyphoniques.
Des endives en container

La reconversion professionnelle se profile à l’horizon, la jeune femme encadre néanmoins des ateliers en collèges et voit venir les premières résidences d’artistes à la ferme: «Nous avons des caravanes, une grange pour les lieux communs et sous le hangar, il y a des containers pour les décors du Cirque Inextremiste qui est basé ici.» Parmi les containers, il en est un qui sert à la culture des endives ! Enfin, un peu à l’écart, il y a le chapiteau que l’on dresse une fois l’an, comme un signal annonciateur de l’arrivée des beaux jours.
«C’est le grand moment de l’année. Si on pouvait, on le ferait tous les mois, mais c’est une question de manque de temps.» Ce 9 mai, les Magnolets vont prendre leurs quartiers d’été sous la toile rouge et jaune du chapiteau. Tania Sheflan et Julien Michenaud reçoivent plusieurs groupes amis pour une nuit de concert. Ce sera aussi l’ouverture des ventes à la ferme le week-end. Chaque année, les spectateurs se bousculent au rendez-vous. Ça rit, ça danse, ça chante. Cette année, il y aura aussi du recueillement. En avril, un autre Julien, clown et musicien du Cirque Inextremiste, est tragiquement disparu dans un accident de base jump. Alors pour lui, le 9 mai, ça va rire, danser, chanter. Parce que c’est ainsi à la ferme des Magnolets.