Un patrimoine brennou
par Nicolas TavaresDécouverte d’une pêche d’étang en Brenne, rendez-vous séculaire, pourtant méconnu
Elles se comptent environ 120 pendant la saison (d’octobre à fin décembre). Bien que dépendantes des aléas climatiques qui impactent le biotope, elles représentent un poids économique certain et ont un attrait touristique évident. De toutes les activités emblématiques du département de l’Indre, la pêche d’étang reste toutefois la moins connue du grand public. On évoque, certes, le pays des 1 000 étangs (qui sont en fait quelque 3000), mais rien sur cette pêche séculaire initiée par les seigneurs locaux et des moines au XIIe siècle et ce dédale de plans d’eau qui se vident les uns dans les autres grâce à un système d’ouvrages judicieusement placés.
Patrimoine immatériel de l’Unesco

En 2021, après trois années d’instruction de dossiers, les pêches d’étangs de Brenne ont rejoint le patrimoine immatérielle de l’Unesco. Une fierté que Joël Deloche, président du syndicat des exploitants piscicoles de la Brenne, affiche sur des autocollants, «signe d’appartenance à une communauté». Cette fierté se devine aussi les jours de pêche. Aux premiers instants du jour, que le soleil se lève ou qu’un épais brouillard enveloppe la campagne, c’est tout un microcosme qui se met en marche et chacun connait son rôle.
«Même inscrit au patrimoine de l’Unesco, nous avons été obligés de moderniser l’activité. On se sert de grues pour monter le poisson dans les camions parce que les charges sont très lourdes, s’excuserait presque Joël Deloche. Par contre, il y a des choses qu’on ne peut pas mécaniser : c’est le tri du poisson. Il se fait à la main!»
Les anciens s’y collent bénévolement, piétinant autour d’une table jusqu’à cinq ou six heures de rang, souvent dans le froid et l’humidité. En dédommagement, ils profiteront d’un bon casse-croûte et repartiront avec un ou deux poissons tirés de la pêche. Cette dernière suit un scénario qui se répète depuis des siècles. Quelques jours avant la date fixée pour la pêche, une bonde est ouverte pour vider un étang en amont ; l’opération peut prendre jusqu’à quinze jours selon la surface du plan d’eau. Le jour J, le premier des trois coups de filet est envoyé pour prélever le poisson venu naturellement jusqu’à la dernière poche d’eau, là où la pêcherie s’est installée.
900 tonnes de poissons

Le passage du filet (le tramail) aux plus grandes mailles permettra d’abord de sortir les carpes, brochets et autres sandres. La maille du deuxième filet coincera les black bass ou les perches. Au troisième passage, les mailles les plus fines livreront les gardons et les tanches. Le 11 novembre dernier, une grosse pêche était organisée à l’étang du Coudreau posé à l’ombre des antennes de la base militaire de Rosnay. Au terme de la journée, la pêche avait un côté miraculeux : 5 tonnes de carpes, 2,6 tonnes de gardons, 1,8 tonne de tanches et 2 tonnes de carnassiers. Annuellement, 900 tonnes de poissons sortent des eaux de Brenne (source syndicat des pisciculteurs) ; 150 partent à la transformation (chez Fish Brenne), le reste est destiné au repeuplement, à des commandes spécifiques pour la pêche no kill où le poisson sorti de l’eau, va devenir trophée sur une photo avant d’être aussitôt remis à l’eau. Ponctuellement, la vente au public peut enfin constituer une animation en marge de la pêche.
Cap à l’est

Joël Deloche l’admet : «Le poisson d’étang n’a pas forcément bonne presse. Pourtant à une époque, il était important. C’était une alimentation à bas coût. Aujourd’hui, le plus gros de la consommation est situé dans l’est de la France.» Alors le président des exploitants pisciculteurs de Brenne est parti en croisade «pour redonner ses lettres de noblesse aux poissons d’étang. Nous faisons de la promotion et notre grande fierté, c’est d’avoir installé quatre jeunes exploitants lors des quatre dernières années. Aujourd’hui, ils sont une dizaine de pisciculteurs à travailler sur la Brenne. La filière est fragile, mais nous avons confiance pour l’avenir.» D’autant que la pêche d’étang a cette portée touristique évoquée plus haut.
«Tout au long de la saison nous accueillons une douzaine de visites guidées. Nous avons un référent en la matière (lire encadré) qui connaît bien le sujet. Pour nous c’est important de communiquer sur qui on est et ce que l’on fait. Nous sommes les jardiniers de ce biotope. Et qui, à part nous, pourrait parler de ce métier et de l’âme qu’il y a derrière?» Une âme et un goût, aussi, celui des toasts de carpe fumée ou de rillettes de tanche et de carpes. Un délice…
Échappées brennouses

Blancois de naissance, Charles Guilloteau a travaillé à l’aménagement du territoire, développant notamment le plan départemental des itinéraires de randonnée. À 67 ans, il est aujourd’hui un guide pas comme les autres avec Les Escapades de Charles qui lèvent le voile sur les trésors de la Brenne. «La pêche d’étang est la thématique dans laquelle je me suis le plus investi» commente-t-il. Mais Charles mettra tout autant d’entrain à vous livrer les secrets des réserves naturelles ou à vous accompagner lors d’un coucher de soleil sur le rocher de la Dub à Mérigny, ses escapades étant ponctuées de dégustations. Les Escapades de Charles, cguilloteau36@gmail.com.