À l’ami qui n’est plus là
La Force de vivre, le nouvel album de Laurent Astier, sort le 23 avril. Séquence émotion.

L‘amitié a toujours été un terreau fertile pour la littérature. Il en va évidemment de même pour la bande dessinée. Ce 23 avril La Force de vivre, le nouvel album de Laurent Astier, sort en librairie. Il est le fruit d’un travail de longue haleine, littéralement porté par les liens qui unissaient l’auteur à Cyril, l’ami aujourd’hui disparu. Pour concrétiser son projet qui couvre tout un pan de sa vie, le dessinateur castelroussin, 50 ans, s’est défait de quelques canons de la BD. L’ouvrage est un one shot qu’il a laissé mûrir depuis 2011, sans jamais se poser de limites en terme de pagination. «Je savais que j’irai au-delà des 200 pages» avoue-t-il simplement.
Réaliser ce 26e album l’a surtout conduit dans un tunnel où il a passé ces deux dernières années comme une mise en abyme. Deux années isolé avec pour seul horizon la fenêtre de son bureau. Laurent Astier en est sorti éreinté. Il consent même avoir vécu cette période «comme une analyse.» Il en résulte non pas l’album d’une vie, «en tout cas la somme de tout ce que j’ai produit depuis le début de ma carrière.» C’est que le sujet touchait à l’intime : «Cyril m’a modifié, transformé. Il m’a fait devenir celui que je suis aujourd’hui, comme s’il avait planté une graine.»
Une mise en abyme

Cyril était «lumineux, drôle», Laurent, était «son opposé, plutôt renfermé.» Rien ne prédisposait ces deux-là à s’accorder. En 1996, la vie les a simplement placés sur un même palier quand Laurent et des copains de promo d’une école de graphisme de La Souterraine viennent lancer leur boîte de com à Châteauroux. Ils s’installent en colocation dans un appartement du centre de Déols. Le voisin d’en face s’appelle Cyril. De fil en aiguille, deux mondes vont se rapprocher : «On a fini par vivre quasiment en communauté» sourit le dessinateur castelroussin. Cyril et Laurent se découvrent une passion commune pour la musique. Ils composent, montent The Troubles, un groupe «avec lequel on a joué quelquefois sur scène.»
Dans la bande, il y a aussi Virginie, membre du premier cercle des amis de Cyril, qui ne laisse pas indifférent le jeune homme timide qu’est Laurent. Plus tard, Virginie deviendra Mme Astier. Et puis il y a la maladie qui s’invite et dont on ne veut pas. Ces quelques lignes pourraient résumer ce que Laurent Astier porte en lui et qu’il livre aujourd’hui dans les 232 pages pages de La Force de vivre. À l’heure d’accompagner la sortie de son opus, il prévient toutefois : «La maladie n’est ni le coeur de l’album, ni le déclencheur de l’amitié. Je voulais avant tout garder la part lumineuse de Cyril. La Force de vivre n’est jamais dans la tristesse. Le projet avait d’abord été proposé en 2019 quand on finissait La Venin (lire encadré), mais il n’était pas prêt ; je n’étais pas prêt. un point de rupture au-delà duquel je ne pouvais aller : la découverte de la maladie.»
L’éditrice avait les clés

Surtout, l’auteur a failli s’égarer en route. À ses yeux, Cyril était un super héros. Dans un premier temps, il réalise donc une centaine de pages de storyboard sur le modèle d’une auto-fiction. «Nadia Gibert, mon éditrice chez Rue de Sèvres, m’a dit stop. On n’atteignait pas les émotions. Personnellement, l’auto-fiction m’aidait à ne pas souffrir. Nadia m’a poussé à raconter ce que je ressentais vraiment. Elle m’a donné les clés pour aller plus loin et les premiers retours ont laissé les gens très touchés, ils ont ressenti l’émotion.» Le souvenir de Cyril est tellement fort pour ceux qui l’ont côtoyé que Virginie Astier, par exemple, a refusé de lire le manuscrit. «Elle lira peut-être l’album dès qu’il sera publié. Un des copains de la colocation n’est pas certain de pouvoir le lire non plus. Je lui ai dit : « Fais-le, ça fait partie de la catharsis ! » Cet album, Cyril savait que je le ferais, il est aussi pour ses deux fils, comme si je racontais l’histoire de leur père.»
Pour le coup c’est aussi son histoire : le départ à Paris en 1999 pour un poste de développeur sur un jeu vidéo après que l’agence de com a fait long feu. Il y a le premier album, la bande de copains qui se reconstitue régulièrement. Et l’état de Cyril qui s’aggrave. En 2003, Laurent et Virginie reviennent s’installer à Châteauroux. «C’était mon meilleur ami, j’ai voulu être avec lui. Il voulait vivre et survivre à la maladie.» Elle aura finalement le dernier mot un sale jour de 2013. Pour mesurer à quel point Cyril a impacté Laurent Astier, il vous faut lire La Force de vivre, y découvrir la mise en couleurs si spécifique qui rythme l’album en «reprenant un jus par période. Le bleu pour aujourd’hui ; le doré pour l’âge d’or ; le rose quand Cyril luttait contre la maladie.»Et Laurent Astier de poursuivre : «Après avoir travaillé dix ans dessus, oui, si ça faisait un four commercial, je serais frustré. En tout cas, j’espère que les gens vont ressentir ce que j’ai vécu avec Cyril. Cet album, c’est le fond de ce que je suis, c’est la mélancolie énergique ou joyeuse.» Que le côté solaire de l’ami disparu irradie de sa bienveillance !
Un auteur qui compte…

Entré dans la carrière avec Cirk (2002), Laurent Astier franchit un cap avec L’Affaire des Affaires (de 2009 à 2011), BD reportage sur le scandale Clearstream avec le journaliste Denis Robert. C’est toutefois Comment faire fortune en juin 40 (2015) qui va lui permettre «d’élargir mon lectorat. Mais je n’étais pas seul aux commandes.» Les 5 tomes de La Venin (2019 à 2023) vont en faire un auteur bankable avec quelque 100 000 albums vendus. La Force de Vivre est son 26e titre, sans doute le plus personnel. Rue de Sèvres, l’éditeur, a choisi d’imprimer le 1er tirage à 15000 exemplaires preuve d’une attente certaine. À l’occasion de sa sortie en librairie, Carré Barré et Rue de Sèvres vous permettent de gagner 5 albums La Force de vivre. Du 4 au 18 avril, rendez-vous sur la page Facebook et le compte Instagram du magazine.