Jaugette lui va si bien
Irina Kataeva-Aimard, pianiste à la ville, organisatrice de festival aux champs.
par Nicolas Tavarès
Posé entre Brenne et Touraine sur le territoire d’Obterre, le château de la Jaugette (XVe et XVIIe siècles) est ce qu’on appelle communément une demeure de caractère. Seule une personne faite du même bois pouvait en devenir propriétaire. Irina Kataeva-Aimard est celle-ci. Rien ne prédisposait pourtant cette citadine à venir s’installer à la campagne. Née à Moscou, adoptée par Paris en 1986, Irina n’avait jusque-là connu que les grandes capitales du monde : «Je suis une fille de la ville et je me suis retrouvée à Obterre, dans un endroit où je n’avais aucun repère. C’est comme si on m’avait envoyé sur Mars !» Que la pianiste débarque en Brenne en 2011 semblait donc incongru. Qu’elle ait un coup de coeur pour une grange, relevait de l’improbable : «Elle était à côté du manoir. J’y suis rentrée et je me suis dit que ce serait la salle de concert !»
C’est sa rencontre avec François Mignet, alors directeur du Parc naturel de la Brenne, qui força ensuite le destin des Rencontres musicales de Jaugette. Entre les deux, le courant va immédiatement passer. L’ami brennou est d’ailleurs devenu membre du bureau de l’association de Jaugette-Manoir des Arts. Irina se souvient : «François chantait dans un choeur, on s’est rencontré après un concert. Je lui ai demandé s’il y avait un festival de musique en Brenne.» La réponse, négative, poussa Irina à relever le défi. Quelques mois plus tard, après avoir engagé d’onéreux travaux, la pianiste lançait les Rencontres musicales.
Le catalogue d’oiseaux de Messiaen

C’est déjà la 14e édition qui s’annonce (21 au 23 juillet). Elle «invite à un moment de douceur où votre imaginaire pourra s’envoler à loisir» prévient la plaquette officielle. Irina a en effet choisi de décliner « Le catalogue d’oiseaux » d’Olivier Messiaen. Le programme de « Musique et Plumes » est si riche, entre concerts, créations, conférences et délocalisations au Domaine de Claveau, au château d’Azay-le-Ferron ou à la réserve animalière de la Haute-Touche, qu’il faudrait des pages entières pour retranscrire tout le propos de la présidente de Jaugette. Et on ne parle là que du festival. Un tout petit chapitre de sa vie. Fille du chef d’orchestre Vitali Kataev et de la musicologue, organiste, historienne d’art et philosophe Lioubov Berger, Irina débute le piano à 5 ans. Parcours scolaire exemplaire, études supérieures, conservatoire de Moscou. Sa voie est tracée, concerts et enseignement feront son quotidien.
Très tôt, son intérêt musical se porte du reste sur les compositeurs contemporains. «En 1978, j’apprends qu’un jeune pianiste français vient jouer de la musique contemporaine à Moscou. Il fallait que j’y aille.» Il s’appelle Pierre- Laurent Aimard ; c’est son futur mari. «Il m’a parlé d’Olivier Messiaen qui était pour moi comme un dieu. Lorsque je suis venue la première fois en France, Pierre-Laurent m’a emmené à l’église de la Sainte-Trinité de Paris pour rencontrer le compositeur. Lorsque je me suis retrouvée devant lui, je suis tombée à genoux et j’ai pleuré. Ça l’a touché.» Tout s’éclaire : l’oeuvre de Messiaen devait être présentée un jour ou l’autre au manoir de Jaugette.
Moscou, Paris, Évry

1986. Irina Kataeva choisit de rejoindre définitivement la France où elle mettra un point d’honneur à passer les équivalences de tous ses diplômes. Très vite recrutée par le Conservatoire National Supérieur de musique et de danse de Paris, elle intègrera ensuite l’École Nationale de musique et de danse d’Évry où elle va créer la classe d’accompagnement. Irina y restera jusqu’à sa retraite toute récente. Quelques lignes ne suffiront jamais à résumer un parcours d’excellence, les concerts, l’accompagnement des élèves, l’approche particulière qu’elle a pour expliquer la musique aux béotiens : «Je considère que n’importe qui peut comprendre la musique à condition d’être bien guidé.» Même saluer les Indriens qui comptent à ses yeux prend de la place.
Irina y tient et parle du charpentier Gérard Viovi, de François Mignet, bien-sûr, de Ghislaine Sabadie, l’ancienne directrice de l’office de tourisme d’Azay-le-Ferron, «Jean-Louis, Annick, Denise, Roger, Odile, Christophe et Sylvie qui m’ont rejoint dans l’association aussi. Je dois tous les remercier» insiste-t-elle.Ils sont les forces vives qui l’accompagnent dans l’organisation du festival. Elle se charge de la programmation, du choix des musiciens, de la signature des contrats, «mais une seule personne pleine d’énergie ne pourra jamais créer un événement si elle n’est pas entourée d’une équipe.» Irina, passionnée par ce projet qui lui tient à coeur et grâce auquel des artistes de renommée internationale se produisent sur ce petit territoire – «le Bolchoï est même venu !» – souhaiterait que son festival soit encore plus relayé par les collectivités qui le soutiennent déjà. De grandes stars sont venues jouer ces dernières années : «En 2021, le grand Mikhail Pletnev a accepté de jouer à Jaugette. Il n’avait jamais connu un festival aussi créatif m’a-t-il dit. Avec mes petits moyens, vous n’imaginez pas comme je suis fière de ce grand compliment…»
Rencontres musicales de Jaugette
Festival de Musique en Brenne
21, 22 & 23 juillet
www.jaugette.com