De scratch et d’étain
par Nicolas TavarèsEn 2027, le Bruit qui Tourne de Rémy Léguillon aura 10 ans. Un mariage de passion avec le vinyle

Voilà qui étonnera plus d’un habitué du Bruit qui Tourne : sous ses airs d’éternel adolescent, Rémy Léguillon, le patron des lieux, a 43 ans. «Plein de choses m’ont fait grandir, mais bon, je reste toujours un gamin» assume le gérant de l’un des rares, pour ne pas dire seul bar-disquaire de l’Indre. Rémy n’en est pas certain, il la joue donc modeste en réduisant sa solitude commerciale au seul périmètre de Châteauroux. C’est celui qu’il connait le mieux puisqu’il est né là et à l’exception de quatre années intenses passées à Poitiers, il lui est toujours resté fidèle.
Vouloir cerner Rémy Léguillon, c’est avant tout ouvrir une longue plage musicale. Élevé au son des Beatles et des classiques du rock par des parents qui avaient instauré «le rituel des vinyles le dimanche matin», Rémy a conservé quelques habitudes : chez lui, il aligne entre 4000 et 5000 galettes sur ses étagères. Soul, funk, jazz, rock, les goûts sont larges mais ils ne pèsent rien face au rap. «Ça doit représenter 80% de ma collection de vinyles.» Au Bruit qui Tourne, où Rémy propose quelque 3000 références à sa clientèle, la présence du rap est prégnante.
Plombier le jour, DJ le soir

Il faut dire que le disquaire a eu la révélation en classe de 4e «quand j’ai découvert le rap américain. À partir de là, ça ne m’a plus quitté. Ça, et les platines.» Il voue donc un culte au Wu-Tang Clan et ses yeux brillent encore lorsqu’il raconte ses warm-up (le temps de chauffe, la première partie, proposé par un DJ dans un concert) qu’il a assuré du temps de sa parenthèse poitevine avant GZA, tête pensante du W, ou DJ Premier, l’un des producteurs les plus influents du rap East Coast. «J’animais une émission sur Radio Pulsar et je faisais les warm-up au Comfort Modern. C’est là que je les ai rencontrés. Les platines, c’était un vrai défouloir. J’allais jusqu’à me tuer la tête pour réussir un scratch. C’est pas comme le vélo, faut être tout le temps dessus!»
Rémy Léguillon a longtemps mené double vie. Le jour, pendant une quinzaine d’années, il était plombier-chauffagiste. Le soir et les week-ends, il devenait Dee Sny aux platines. Jusqu’à LA rencontre décisive. Nous sommes dans les années 2010, la radio Balistiq émet sur les ondes locales. Rémy a son émission. Il croise Bérenger Trompesance qui arrive de Troyes. Il baigne dans la culture indie pop et est persuadé qu’il y a matière à en faire profiter Châteauroux. Les deux créent l’association Les Comptoirs Sonores (2014), un vrai projet culturel qui trouvera son public. «Le but c’était d’amener la musique dans des lieux insolites ou des boutiques. Et puis au bout d’un moment, on s’est dit que ce serait bien d’avoir un lieu à nous.» L’ancienne poissonnerie de la rue Grande, un temps reprise par l’Atelier éponyme, fera l’affaire.
Les comptoirs sonores

Le 1er septembre 2017, le Bruit qui Tourne monte le son dans la ville. À l’exception de la période COVID ça ne s’est pas arrêté depuis. «Ça a été un Tetris où il y a eu des concerts, des expositions, un lieu plein de facettes dans seulement 65m2. Les deux premières années, Bérenger voulait qu’on tourne à deux concerts par semaines. Et puis il y a eu la pandémie. J’ai pris 10 ans dans la gueule. Mais c’est grâce au deuxième confinement qu’on s’est fait connaître avec la vente de vinyles.» En 2021, les masques tombent et l’histoire du duo touche à sa fin.
«Nous n’avions plus les mêmes objectifs, il m’a cédé ses parts. Dans la même année, je me sépare de Bérenger, de ma femme, je me retrouve sans voiture et je suis obligé de refaire des travaux dans le bar. Tout m’est tombé dessus en même temps. Oui la sortie de COVID a été compliquée.» Il reconnaît avoir alors traversé deux années difficiles, mais il a tenu, Châteauroux a toujours son bar-disquaire qui a même embauché un salarié. «Mais la hype du disque va s’arrêter. On sait tous que le marché va se casser la gueule. Au moins les prix redeviendront plus abordables. Pour le moment les grosses majors ont des billes dans l’industrie pétrolière, donc elles ne veulent pas lâcher le vinyle.»
Jusqu’à quand ? Rémy n’est pas dans les petits papiers des décideurs de l’industrie du disque. Son horizon à lui s’arrête aux 10 ans du BQT en septembre 2027: «Évoluer dans la musique c’était un vrai désir. Je me demandais si je serai capable d’ouvrir un disquaire. Être encore là après 9 ans, c’est complètement fou. On va préparer un gros truc pour les 10 ans, mais si Le Bruit qui Tourne reste important, la priorité, ce sont mes enfants.» Son fils a 14 ans, sa fille, 12. L’histoire ne dit pas si le dimanche matin Rémy Léguillon leur pose un vinyle sur la platine.
Équinoxe style
Rémy Léguillon en parle comme «d’une grande fierté». Le 19 février prochain, le Bruit qui Tourne vivra sa deuxième « Carte Blanche » à Équinoxe, ou quand le rock indépendant s’invite sur une scène nationale. «La première fois où Camille Girard (le directeur adjoint d’Équinoxe) m’a proposé l’idée, en 2024, je pensais qu’il parlait du Café Équinoxe. Mais c’était bien pour aller sur la grande scène! Cette année, on a décidé de monter le game, il fallait juste respecter la parité. On y est arrivé avec la Flemme (vidéo) qui commence à marcher, Johnny Mafia et Pythies. La carte blanche, c’est de la crédibilité pour le Bruit qui Tourne.»