Table ouverte en Vallée noire

Nasser et Jinan Harfoush ont apporté les saveurs du Proche-Orient à Chassignolles

par Nicolas Tavarès

C’est une histoire qui n’aurait pas eu lieu d’être sans un enchaînement de prises de décisions. Comme vouloir quitter le Paris post Covid, par exemple. Ou consulter les annonces de « SOS Villages », l’opération de sauvetage du commerce rural initiée par Jean- Pierre Pernaud et TF1. C’est ainsi que Nasser Harfoush, syrien d’origine, et sa compagne Jinan, libanaise, sont devenus épiciers et aubergistes en plein coeur du Berry, à Chassignolles. Nasser concède un seul regret depuis qu’il s’y est installé en 2021 : «Ne pas avoir commencé cette aventure plus tôt!».

«Le Berry ça a été simple et clair, sourit Jinan, et surtout sans masque! Je faisais confiance à Nasser. Je lui ai dit: « Je nous donne une chance et je te dirai si le choix me convient dans trois ans. » Nous en sommes à trois et demi et ça va!» Le couple aurait pourtant pu dénicher son Eldorado en Auvergne, en Bretagne ou dans le Jura. Nasser avait en effet repéré quelques annonces de « SOS Villages » dans ces coins-là. Mais il n’avait pas imaginé la réaction des élus chassignollais en quête d’un nouvel épicier : «Quand j’ai répondu à leur annonce, le lendemain à 6h du matin, je recevais l’appel d’un conseiller municipal du village. Le contact s’est très bien passé. Il fallait reprendre l’épicerie pour rendre service aux gens. C’était dans l’ancienne poste, quand je l’ai vue, j’ai immédiatement pensé aux perspectives touristiques, à un gîte.» L’affaire est donc entendue : Nasser et Jinan s’installent et ouvrent Le Panier de Célestine.

Le panier et la table de Célestine

«Pour rendre le déconfinement plus convivial, nous avons fait un bar… Puis nous avons transformé le garage attenant à l’épicerie en restaurant libanais. Au départ, c’était uniquement sur réservation, mais ça a très vite marché!» La Table de Célestine, du nom de Célestine Chaumette, fille d’un cabaretier du XIXe siècle devenue héroïne de roman, était née. En avril dernier, l’établissement a déménagé. Le succès aidant, la municipalité a consenti à installer le couple dans le corps de ferme qui abrite la maison des traditions. Jinan est aux fourneaux : «J’aime ce que je fais, je cuisine comme à la maison et ma mère me donne des conseils pour les recettes.» Les deux femmes se parlent tous les jours, Jinan s’inquiétant évidemment de la situation des siens dans un Liban dévasté.

Ce qui nous qui ramène aux origines de Nasser et Jinan Harfoush. En 1981, alors jeune bachelier syrien, Nasser obtient une bourse pour venir poursuivre ses études de mécanique générale en France. «Mais les études n’étaient pas la seule raison. J’avais vu « Mourir d’aimer » le film d’André Cayatte et pour moi ça a été l’étincelle, j’imaginais vivre la même histoire. À 18 ans, on se construit, puis la vie nous emmène.» Au final, l’étudiant bascule dans le monde du travail, entre à l’usine puis devient livreur ou représentant en produits diététiques. On le retrouve aussi chauffeur de car-guide touristique dans les pays de l’Est. «Quand les choses sont difficiles, ça m’intéresse!» Il sera également gestionnaire du rayon jardinerie d’un supermarché de la région parisienne.

Chauffeur de bus et guide touristique

Après avoir suivi une formation dans la restauration et aidé un ami à monter son restaurant, il ouvre le sien, « Urgarit », dans le XVe arrondissement de Paris. «Je l’ai tenu pendant huit ans. On avait jusqu’à 250 couverts par jour. C’était de la cuisine libanaise. Ensuite j’ai repris « Au Jardin » dans le IXe, cette fois pour de la cuisine française.» En 2015, Nasser traverse ce qu’il appelle «une période transitoire» pendant laquelle il accompagne un autre ami, réfugié syrien avec ses cinq filles, pour ouvrir « Les sœurs syriennes », table réputée à Rouen.

À la même époque, il rencontre Jinan. Au commencement, tous deux échangent via internet sur la situation chaotique en Syrie. «J’y étais retourné en 2010, avant la révolution, mes deux frères sont médecins là-bas. Lorsque je suis rentré en France, vous n’imaginez pas comment j’étais heureux d’atterrir enfin à Orly. Je n’oublie pas mes racines, mais je suis Français!» Après de nombreux aller/retour au Liban où Jinan, coach sportive, résidait avec sa famille, le couple vient s’installer à Paris. Arrive le confinement dans les 30m2 de leur appartement. Pour passer le temps, Nasser et Jinan cuisinent. La suite, vous la connaissez.

Retour en 2024 : dans une arrière salle de l’auberge, le coin épicerie est toujours là. Mais La Table de Célestine est devenue le rendez-vous des amis. En pleine saison, le pianiste Cyril Huvé et les artistes qu’il accueille lors des concerts à la Grange aux Pianos voisine terminent chez Nasser et Jinan. Le cœur de Chassignolles bat ici, en tout cas sur la fameuse table qui prête son nom au restaurant ; elle trône en bonne place.

«C’est l’ancienne table du conseil municipal, explique Nasser. Je suis d’une nature communicative, c’est donc devenu la table d’échanges.» Celle où se gère le quotidien, où s’installent les amis, là, encore, que Nasser prépare les voyages organisés pour les villageois. Il les a emmené en Mauritanie. Cette année, c’est la Tunisie. Il songe même à les guider en Mongolie : «Ce serait croustillant!» À 61 ans, Nasser avoue qu’il ne repartira plus de zéro. «Je ne suis pas du pays, mais ici, j’ai de vrais amis.», avant de conclure : «À l’ombre du plus beau des arbres, c’est là où je trouve la paix…»

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