Au pays de la Mère Gaspard

Philippe Chacqueneau fabrique des toupies haut de gamme

par Nicolas Tavarès

Installé au coeur de la Vallée noire, Philippe Chacqueneau fabrique des toupies en bois artisanales. De petits bijoux boisés à déposer sous le sapin.

«Un jour, dans un salon de bois tourné, quand je suis arrivé on m’a lancé : « Tiens, voilà M. Toupie ! »Ma petite fille, elle, m’appelle Papy Pitou…» Pas besoin d’être devin, à mille surnoms, Philippe Chacqueneau préfèrera toujours celui dont l’affuble la petite avec ses mots d’enfant. Que voulez-vous, fabricant de toupie, ça confère à la légèreté. Sauf que dans son atelier niché au coeur de la Vallée noire, entre La Châtre et Briantes, Philippe est un artiste du tour, de l’équilibrage, du buis – qu’il trouve le plus souvent dans le Vercors – et parfois même de l’ébène. Ses toupies s’adressent à des collectionneurs. Et à l’instar du « Raoul Taburin » de Sempé, quand on parle de l’une de ses toupies, on dit une Chacqueneau…

«Quand on crée quelque chose, surtout dans les métiers d’art, il faut laisser sa patte. Dès le début, j’ai estampillé mes toupies parce que les belles choses le sont généralement» explique-t-il modestement. Ses belles choses ont pour nom toton, poire, gabille, kangourou, gigogne ou Mère Gaspard ; autant de petits bijoux patinés qui s’alignent au milieu d’une quarantaine de références. «Je ne fais pas de série, mais je peux décliner un modèle.» Le temps passé à fabriquer une Chacqueneau ne se compte pas ; leur donner un prix n’est pas tabou (compter de 18 à 330 €), mais le beau souffre-t-il d’avoir un tarif ? Surtout lorsque l’imagination fait son oeuvre et que l’artisan décide d’ajouter quelques incrustations d’étain ou d’apposer des cuirs de crocodile, de python, de galuchat, d’iguane, de patte d’autruche ou de coq. On entre alors dans une autre dimension très éloignée de la vulgaire toupie de pochette surprise. Philippe Chacqueneau ne vient pourtant pas des métiers d’art. «J’étais technicien, raconte-il. En 2005, j’ai décidé de prendre un virage professionnel. Des toupies, j’en faisais depuis 1995. J’en ai fait mon métier à plein temps, avec le cuir (lire ci-dessous) qui occupe 20% de mon activité.»

Toupie, cuir et cornemuse

Une visite chez un grand collectionneur parisien et une dextérité certaine sur les tours à bois le catapulteront dans d’autres sphères. Lui qui connaît la musique – il est cornemuseux, a joué en trio avec David Thomas (violon) et Sébastien Tourny (vielle à roue) et fréquente assidûment le milieu « tradeux » -, va alors en jouer une toute différente. «J’ai commencé dans une ancienne buanderie à Châteauroux.» Très vite, il va créer ses propres modèles, à la demande. Quand il expose, c’est par exemple au Salon des métiers d’art du carrousel du Louvre à Paris. Par deux fois (2010 et 2019) il aura les honneurs du 13 h de Jean-Pierre Pernaut. Ça lui tire un sourire parce qu’il ne se l’est jamais expliqué – «Peut-être m’avaient-ils vu sur un salon à Paris. Quoiqu’il en soit, pour le premier reportage, je ne savais pas quand il passerait. Le jour où il a été diffusé, à 14 h 30, les coups de fils ont commencé !» Philippe a su surfer sur cette notoriété bienvenue. Après tout, n’est-il pas le seul fabricant de toupies haut de gamme en France.

La suite, à 60 ans, il l’imaginerait «dans la transmission. J’organise des stages à la semaine. Je ne peux accueillir que trois personnes dans l’atelier. Mais non, la suite, il n’y en aura pas. C’est ma vie. Un artisan ne vendra jamais ses outils.» Une pointe de mélancolie teinte le propos. Une dernière toupie à facettes sort de sa boîte. Comme les dés, elle est pipée. Philippe dévoile le secret. On passerait des heures à l’écouter dans son atelier.

Toupies Philippe Chacqueneau
Site : www.toupies-cp.com
Tél.: 06 80 74 19 96

 

Patte d’autruche et galuchat

Fabriquer des toupies n’est pas la seule activité artisanale qui retienne Philippe Chacqueneau dans son atelier briantais. «Le cuir m’a toujours plu» explique-t-il au moment de sortir quelques échantillons de peau sur l’établi. «En 2008, j’ai suivi une formation au Haras national de La Roche-sur-Yon pour apprendre à coudre le cuir à deux aiguilles, la couture sellier.» Le cornemuseux qu’il est a découvert de nouvelles perspectives : fabriquer des ceintures ou des étuis de grande qualité pour ses congénères et autres vielleux. Philippe n’hésite jamais à se mettre en quête de cuir d’exception – il s’est un temps fourni chez Hermès – comme la patte d’autruche ou l’étonnant galuchat, un cuir de poisson cartilagineux (de raie ou de requin) utilisé depuis longtemps en ébénisterie, gainerie, et plus récemment en maroquinerie. Le cuir de galuchat sert même à décorer les toupies de Philippe Chacqueneau comme vous pouvez le voir en haut de cette page.

Rechercher
X